Pourquoi créer ce programme?

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Septembre 2015: Note d’intention

La « crise des réfugié.e.s » couvre, depuis des semaines, les unes des journaux de photographies macabres et submerge les ondes de déclarations d’intention. Elle nous révèle un vide sémantique, une confusion de la pensée et une absence de projet politique cohérent qui montrent l’urgence de prendre à nouveaux frais et à bras le corps la définition même des termes qui nourrissent le discours sur les migrations : migrant.e, réfugié.e, asile, frontière, Etat, guerre, nation, sans-papiers. Cet impératif intellectuel ne pourra trouver réponse qu’aux côtés des premier.e.s concerné.e.s – premières victimes et premier.e.s révolté.e.s, fuyant la guerre, la persécution et la misère : celles et ceux-là même qui cherchent refuge et dignité en Europe, en France.

L’Ecole Normale Supérieure a non seulement un rôle à jouer au sein de ce travail de la pensée, mais plus encore, elle doit agir. Ni par devoir de charité ni par vocation humanitaire, mais parce que devant la faillite des institutions et la violence des discours extrémistes, elle doit assurer le travail de renouvellement du débat ; elle doit assumer une mission de lutte pour l’égalité universitaire. Or, dépasser les frontières qui empêchent la pensée de se libérer, c’est d’abord rendre à celles et ceux qui sont sans cesse défini.e.s par leur seul statut administratif la possibilité d’exister comme personne et comme projet de vie. Elle peut se donner les moyens de rendre à ceux et celles qui sont privé.e.s de la liberté de poursuivre leurs études supérieures, la possibilité d’intégrer à nouveau un lieu de réflexion et de dialogue. Notre école peut reconnaître aux étudiant.e.s réfugié.e.s et exilé.e.s qui vivent chaque jour dans des situations d’une extrême précarité leur statut d’élève, d’intellectuel.le et de chercheur-se, en leur garantissant un droit primordial : l’accès au savoir et aux conditions de son développement. Si l’aide alimentaire et sanitaire d’urgence est évidemment indispensable, les besoins humains fondamentaux ne s’y limitent pas. Avant de « tenter l’Europe », certains d’entre eux sont étudiant.e.s. Il s’agit pour nous d’entendre ces aspirations : une vie digne est indissociable de la réintégration au sein d’une structure universitaire, indissociable de la possibilité de nouer des liens de travail et d’amitié avec des étudiant.e.s.

Aux côtés des réfugié.e.s qui dorment en ce moment-même sur les pavés de Paris, aux côtés des étudiant.e.s engagé.e.s et des professeur.e.s de l’Ecole, avec les migrant.e.s dispersé.e.s dans les centres d’hébergement d’urgence en Île de France, nous avons imaginé et construit ce projet : celui d’une invitation, d’un accueil et d’un accompagnement des étudiant.e.s du supérieur, aujourd’hui en demande d’asile ou en quête de refuge en France, désireux/ses de reprendre un travail intellectuel et des études universitaires – et ce, quel que soit l’état de leur avancement dans leur procédure administrative, quel que soit leur pays d’origine, sans considération de leur nationalité, de leurs croyances, de leurs opinions politiques, de leur identité sexuelle ou genrée. Aucune différence de statut ne sera faite entre un réfugié bénéficiant du droit d’asile et un étudiant qui n’aurait pas encore eu la possibilité d’engager les démarches en vue d’une reconnaissance administrative.

Ce programme d’accompagnement et de soutien des réfugié.e.s se définit comme un projet de solidarité. Solidarité au sens premier du mot, interdépendance étroite et partage d’un milieu commun, d’un espace de vie et de pensée où élèves et réfugié.e.s ne joueraient pas les rôles d’assistant.e.s et d’assisté.e.s, mais de camarades. Non pas une main tendue : un trajet collectif, constructif, commun.

Alison Bouffet, Claire Lefort, Frédéric Salin, David Stoleru, Laetitia Basselier, Victor Monnin et Alice Roullière.